le Bouquinoire, blog littéraire

Emmanuel Lasker, les raisons de l'oubli

 

Eléments d'Histoire culturelle du jeu / 5

 

 

Emmanuel Lasker, les raisons de l'oubli

 

 

 

Plusieurs raisons expliquent pourquoi son temps va méconnaître la philosophie laskerienne. D’abord, son refus polémique de l’ontologie ne lui permet pas d’obtenir la sympathie dans une époque des spéculations métaphysiques. Tandis que des philosophes comme Max Scheler ou Martin Heidegger portent l’Unergründlichkeit de l’existence au premier plan, Lasker persiste sur le caractère scientifique de la philosophie. De même, le plaidoyer laskerien en Allemagne en faveur des idées du Pragmatisme américain, même associées aux approches européennes classiques, n’obtint que des oreilles sourdes. Darwiniste et logicien, Lasker reste un penseur formé sur le terrain des sciences, même s’il demeure un esprit original et libre.

 

En tant que philosophe politique Lasker a accompagné son temps d’un oeil critique et attaqué le totalitarisme dans Community of the future, paru en 1940 à New York. Lasker, qui avait quitté l’Allemagne dès 1933, n’ayant pas pour autant perdu sa confiance dans la démocratie libérale et le progrès social. Avec ses différents séjours en Angleterre, en Hollande, à Moscou, aux Etats-Unis, Lasker s’affirma comme un citoyen du monde et il voyait dans l’association de la démocratie et des Droits de l’homme le progrès des sociétés humaines avec l’élaboration possible d’une communauté internationale rappelant « le projet de paix perpétuelle » de Kant et qui anticipait la création des Nations Unies. Autant dire que ses derniers écrits sont aux antipodes des articles patriotiques et pangermanistes commis en 1914 mais longtemps après lui encore retenus et raillés.

Mais le fait que Lasker ramène la politique et la vie humaine à l’analyse de la conduite de la Partie d’échecs en général dans sa philosophie a amené ses contemporains à percevoir cette dernière de façon caricaturale ; la philosophie laskerienne trouvant ses limites avec une référence logicisée au jeu semblant, somme toute, trop étroite pour rendre compte de la vie humaine et des sociétés humaines avec ce qu’elles comptent de combats variés, remous et autres fracas. Or, il en est ainsi de la philosophie pragmatique que l’on en attend des résultats ! Ainsi, même si l’on peut faire remarquer que sa manière de penser l’action politique et stratégique selon les intérêts démocratiques lui a permis de ne pas succomber plus tard aux idées totalitaires comme nombre d’intellectuels, c’est bien encore la caricature de ses quelques parutions patriotiques de 1914 qui l’emporte où, voulant expliquer les batailles militaires sur le front par l’analyse de la conduite de la Partie d’échecs, Lasker s’y montrait tantôt (inutilement) généraliste, tantôt (bêtement) partisan et pangermaniste. Tels écrits stigmatisés comme un avatar extravagant de sa théorie spéculative mais le contenant bel et bien.

Toutefois, affaire d’appréciation, on pourrait pondérer les choses en expurgeant les motivations pangermanistes, Alphonse Goetz faisant par exemple remarquer : « Mais lorsque (Lasker) explique les échecs de la stratégie de guerre, ce n’est pas au fond si absurde que cela. Pourquoi donc le raisonnement précis qui domine les Echecs ne s’adopterait-il pas à d’autres luttes ? Justement parce qu’il ne s’agit pas dans la guerre comme aux Echecs, de règles générales, de théorèmes mathématiques ou philosophiques, mais de solutions de cas spéciaux et toujours nouveaux, le joueur d’échecs ne semblerait pas plus inapte qu’un autre à raisonner de la guerre. A côté des Echecs, le fameux Kriegspiel des Allemands n’est qu’un enfantillage » (La Stratégie, avril 1915, p. 20). En tout cas, en traduisant le Lasker patriotique pour diffusion dans une revue française, Goetz contribuait et pour longtemps à la mauvaise réception française de l’œuvre entière, pour ne pas dire à son occultation.

 

 

En guise de conclusion

 

Dans une perspective actuelle, il devrait être possible de reconnaître et d’apprécier convenablement l’originalité des pensées de Lasker. Il faut pour cela étudier ses œuvres non dogmatiquement afin de cerner en quoi et pourquoi ces livres philosophiques contiennent des vues générales pertinentes, notamment sur la Pensée stratégique. Afin de mettre à l’écart ensuite certaines vues particulières surprenantes parce que mises en regard des grandes théories plutôt que dans le cadre historique des autres intellectuels de son temps.

 

… D’une manière générale, il faudrait étudier chacun des livres philosophiques de Lasker afin de prendre la juste mesure de ce qu’il souhaite nous entretenir à chaque fois et dans le détail et dans son projet d’ensemble. Voir aussi si cette littérature du conflit ancrée dans les structure (logique) et dynamique (humaine) de la conduite de la Partie d’échecs ne s’accompagnent pas d’autres éléments importants et pertinents mais qui n’auraient pas retenu l’attention faute de lecteurs et commentateurs en dehors de la communauté échiquéenne ?

 

Signalons enfin que Lasker s’intéressa à la philosophie politique et à la sociologie notamment au travers d’ouvrages ancrés dans un monde qui, à peine sorti de la Première Guerre mondiale, sombrait dans une forte crise économique — et, Lasker pointant le problème du chômage comme première source de la montée du racisme et de l’antisémitisme —, qui allait mener à la Seconde Guerre mondiale : La culture en péril (1928) et La communauté du futur (1940), où il expose sa conception d’une société idéale. Conception présente dès 1925 dans son œuvre de Dramaturge, Histoire de l’homme, et selon laquelle il s’agissait de penser le politique selon l’angle de l’éthique et les principes éthiques et moraux comme il a été précisé plus haut. Un héritage des Lumières, soit l’eschatologie par laquelle on envisage le futur du monde meilleur selon le progrès de l’esprit humain et l’obtention d’un homme meilleur, supérieur. Ici encore la pensée politique de Lasker est influencée par sa philosophie darwiniste du Combat et au travers des caractéristiques positives de la Compétition, il se fait le partisan de la démocratie et des principes démocratiques ; de la progression de l’homme et de son ascension vers le sur-homme en tant que vainqueur.

 

 

Dany Sénéchaud

Extrait du texte paru :

« Introduction à la pensée et à l'oeuvre d'Emmanuel Lasker (1868-1941) »

in Horizons Philosophiques, Canada, vol. 17, 2006

 

 

Lire l'étude complète (12 pages) :

D. Sénéchaud, « La vie est une partie d'échecs » (le jeu d'échecs en 300 citations du monde entier) ; édition augmentée de « Eléments d'histoire culturelle du jeu » (6 courtes études). La Libre Case, Poitiers, janvier 2013. 159 pages.

Commande auprès de l'auteur : dsenechaud(at)free.fr

 

 

 

 

Buste de Lasker au Lasker Chess Club de Tel Aviv



03/09/2012
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