le Bouquinoire, blog littéraire

Ni Dieu, ni Maître... avec Léo Ferré

Ni Dieu, ni Maître… avec Léo FERRẺ

 

Rupture de l’esthétique et esthétique de la rupture

 

 

 

Depuis l’an 2000, les Ẻditions La Mémoire et la Mer — le label familial empruntant au titre d’une des chansons les plus lyriques de FERRẺ —, ont fait paraître à un rythme soutenu les œuvres poétiques et musicales de Léo FERRẺ ; soit pas moins de 17 opuscules ou livres et plus de 25 disques et DVD ! Autant dire un régal pour les inconditionnels que compte le poète anarchiste. Sûr qu’on se prend à imaginer que si FERRẺ n’avait pas si tôt tenté sa chance à Paris comme chansonnier, il eut pu concevoir un ou des essais plus théoriques sur l’anarchie ; en tout cas bien avant Mai 1968 ! Mais quel bouillonnement pour lui dans le Saint-Germain-des-Prés chahuteur de l’après guerre, celui de Simone et Jean-Paul, avec Juliette GRECO, Francis LEMARQUE et tant d’autres ! Aujourd’hui toutefois, il nous reste quelques longs textes phares que l’on retrouvait auparavant sous forme d’extraits mis en chansons. Ainsi dans un fort volume, Testament phonographe (1980), on trouve réunis : « Technique de l’exil », « Testament phonographe », « Death… Death… Death », « la violence et l’ennui », « Il n’y a plus rien », « la mémoire et la mer » (qui donna pas moins de 7 chansons !), « Basta », « l’Anarchie… » — dernier texte ayant servi d’éditorial à la livraison de janvier 1968 du Monde Libertaire —, qui sont de véritables pamphlets poético-politiques où la verve de FERRẺ bat son plein.

 

 

La poésie subversive nécessairement

 

« Les poètes, quand ils vivent, on les bat, on les moque, on les met en prison. Quand ils sont morts, on fouille dans leur vie, de préférence avec un groin de cochon ». (préface, 1961)

 

 

Dans l’œuvre de Léo FERRẺ les poètes et les créateurs ont une place privilégiée, celle d’innovateurs et de modèles. Leur fonction étant de faire sortir de la marge les idées nouvelles, les espoirs futurs et les émotions authentiques : « Les écrivains qui ont recours à leurs doigts pour savoir s’ils ont leur compte de pieds ne sont pas des poètes : ce sont des dactylographes. Le vers est musique ; le vers sans musique est littérature. (…) Il n’y a point de fautes d’harmonie en art ; il n’y a que des fautes de goût ». (préface, 1956)

FERRẺ, né en 1916, traverse son siècle de manière engagée et combative, avec un regard lucide sur les évolutions de son temps et pourrait partager l’idée de l’anti-psychiatre anglais Ronald LAING selon laquelle l’inconcevable serait que l’humain, devant une société devenue aussi complexe que la nôtre… ne voisine pas avec la folie ! FERRẺ prophétise : « Nous vivons une époque épique qui a commencé avec la machine à vapeur et qui se termine par la désintégration de l’atome. L’énergie enfermée dans la formule relativiste nous donnera demain la salle de bain portative et une monnaie à piles qui relèguera l’or dans la mémoire des westerns… La poésie devra-t-elle s’alimenter aux accumulateurs nucléaires et mettre l’âme humaine et son désarroi dans un herbier ? » (préface, 1956)

Les poètes sont pour FERRẺ « les compagnons d’enfer » — « Un poète, ça boite toujours un peu » (préface, 1961) —, « les chiens fidèles », avec ce que le mot chien a de valorisant chez lui — « je suis un chien » : l’honnêteté intellectuelle (une certaine forme de rigueur morale) de celui qui se donne entier et authentiquement ; en somme, la « mauvaise graine » et la « conscience baladeuse » contre la mauvaise foi socialisée et soit disant rationnelle !

FERRẺ s’intéresse aux poètes et leur bohême ; chante la vie d’artiste, défend la cause des sans grades et marginaux, ses frères d’arme. Il s’inquiète du sort réservé par la société aux génies et visionnaires, avec ce que cela peut comporter d’ambivalent et d’anticonformiste : « La complaisance dans le malheur est un signe évident dans la création artistique. Le malheur luit, devant soi, l’on s’y jette et l’on s’y damne. Il n’est de beauté que dans la tristesse, aussi diversement sexuée soit-elle… VERLAINE était beau comme Saturne » (préface, 1961). Mais FERRẺ aurait pu aussi tout à fait bien citer DEBUSSY : « j’aime la liberté parce que par définition elle est libre ». De sorte que l’artiste est même placé par FERRẺ au centre de toute culture alternative possible ; société où les producteurs ne seraient pas rois, où les artistes seraient considérés pour leur message et leur œuvre, non pas pour leur conformité aux valeurs morales établies et au savoir-vivre édicté par l’establishment qu’il soit parisien, catholique ou encore cathodique : « Il faut refuser de s’engager chez qui que ce soit. L’engagement, avec ses adhérences politiques est d’une banalité démagogique hérissante. L’Artiste, aujourd’hui, œuvre dans l’autobus ». (J.-R. CAUSSIMON, 1967)

 

Au final, l’engagement de l’artiste selon Léo FERRẺ ne peut donc prendre qu’une tournure iconoclaste : « Quant à nous autres, les chansonniers qu’on traîne hors des chaussées poétiques, nous sommes assez à l’aise, dans nos propres caniveaux, pour que nous n’aimions pas à être éclaboussés par d’illustres passants. La boue, c’est la boue, et que les passants passent ». (J.-R. CAUSSIMON, 1967)

 

 

L’Imagination et l’Anarchie

 

« Ils t’ont pillé, Baudelaire, ils t’ont traîné dans leur Morale, ils disent que tu avais la vérole et que tu en es mort. Ils disent tant de choses, tant de choses dans les manuels de littérature, je dis bien manuel… avec tout ce que cela comporte d’inversion intellectuelle ». (1967)

 

 

Avec les années 1960-70, FERRẺ adopte de plus en plus le style de l’invective. Usant par exemple de néologismes bien pesés, il chante le désespoir et la révolte, la violence la solitude et l’ennui. Il ne compose pas une musique féerique, comme il l’avait fait autour de ARAGON, APOLLINAIRE, BAUDELAIRE, RIMBAUD, RUTEBEUF et VILLON, mais une musique peut-être plus criarde et plus revendicative. FERRẺ radicalise son chant passant de la complainte du chansonnier de ses débuts à la plainte et au cri du poète maudit, écorché et exilé.

Les poètes résident dans la solitude de leur condition, voués au spleen et au désespoir — la fuite et l’épreuve du temps, la mélancolie en tant que source de créativité —, voire encore condamnés à l’exil et il ne leur reste qu’à le revendiquer dans la clandestinité. FERRẺ déconcerte et abandonne la lumière et ses « variétés » pour une île bretonne dans le début des années 1960 ; puis l’exil confirmé, définitif, en Toscane — la terre de DANTE et Léonard de VINCI !

Même le courant surréaliste qu’il côtoya lui semblera être une nouvelle église avec son pape André BRETON. FERRẺ prône l’insurrection : « Je suis prêt à vous procurer les moules. Ils sont d’une texture nouvelle je vous avertis. Ils ont été coulés demain matin » (La solitude). L’anarchie est le futur simple de la solitude, l’expression du désespoir. Pour répondre à toute tradition, à tout esprit de chapelle la seule Révolte en tant qu’exorcisme. Le temps de la littérature ne suffit pas au miroir de Narcisse. Le pouvoir du Négatif — de la Nuit, du Naufrage, etc. —, tient en sa capacité à être une renaissance symbolique dans l’Imaginaire. L’Opéra du pauvre et L’Imaginaire furent deux textes majeurs dans cette veine qui recalculent les données élémentaires du temps et de l’espace : « je suis d’un autre monde que le vôtre » et encore « j’ai cent mille ans » proclame FERRẺ et retrouve de la sorte, dans « l’éternité de l’instant », dans « cette seconde éternelle » qui est la raison d’être de l’Art, d’illustres figures fraternelles : « VAN GOGH parle en ce moment même à BEETHOVEN, où BEETHOVEN compute sa surdité pour des symphonies nouvelles, où le chien de MOZART regarde notre monde depuis une constellation à son nom ». (L’imaginaire)

Le texte de FERRẺ stigmatise et formule La vendetta poético-politique : « alors, ce crépuscule renversera l’admis et le conforme, et le comique grandiose fera se remanger, entre les millénaires de conneries morales et abjectes, la moralité abjecte, bien entendu ». (L’imaginaire)

Il ne parle pas de Grand Soir, plutôt il envisage une Révolte où l’Art tiendra son rôle et pas celui d’une simple échappée belle de l’esprit, mais ferme, fondamental et inentamable : « Les mains giflent, les mains caressent ; les mains tuent, les mains travaillent. La révolte est manuelle. (…) Elle est votre lot. (…) Il y a toujours une guerre quelque part, comme une esthétique de la politique. Sans la guerre, plus de sublime : il faudra alors s’en remettre à d’autres divertissements, à l’Art, par exemple. Notre langage est à la portée de toutes les oreilles et de tous les yeux, parce qu’il est chant, lumière galbe, sourire. (…) Malheur à ceux qui moquent l’Art, seul ferment devenu possible de vos résurrections. (…) L’évasion n’est jamais qu’une construction de l’esprit ». (Le style, 1962)

FERRẺ connaît et apprécie les deux théoriciens STIRNER et BAKOUNINE (« Et comme disait BAKOUNINE, ce camarade-vitamine, si Dieu existait il faudrait s’en débarrasser ! »)… L’Anarchie réclame le désordre, un renversement au sens fort, et FERRẺ dresse son théorème : « le désordre, c’est l’ordre moins le pouvoir ». Les bureaux anthropométriques qui dictent le domaine du savoir-vivre administratif, qui conduisent au bureau électoral et qui organisent « la propagande indispensable à ce genre de générosité républicaine c’est le rapt des consciences ».

En poète, FERRẺ ne porte pas son attention sur les ouvrages savants des intellectuels « professionnels » aussi célèbres soient-ils. De la Critique de la Raison Pure de KANT à la Critique de la Raison Dialectique de SARTRE y-aurait-t-il d’ailleurs la place pour l’imagination et le créateur ? Sa pensée créatrice, ses envoûtements, ses débordements ?… FERRẺ pour sa part, ancré dans le sensitif plutôt que le conceptuel, engage la discussion directe avec ses illustres figures tel SARTRE et entreprend « la Critique de la Raison Commune » relève Françoise TRAVELET. Parce qu’une « philosophie du désordre nous implique fatalement », les gens, la foule, criera à la folie devant l’artiste et le savant. Le nouveau, le différent, l’étranger, l’inhabituel, l’Absurde, tout ce qui se situe dans la marge, dérange : « Tout ce qui n’est pas immédiatement valide à l’entendement courant est inacceptable comme est inacceptable le sourire d’une comète lorsque EINSTEIN la caresse d’une façon algébrique. EINSTEIN est toujours au rendez-vous de l’Absurde dans un univers défait et clos à la fois. L’Univers comme une bulle ou comme une pomme, c’est aussi la Folie et son Créateur, alors ? » (Introduction à la folie, 1984)

En 1965, Léo avançait déjà : « le sens commun, disait DEBUSSY, est une religion inventée pour excuser les imbéciles d’être trop nombreux. C’est le sens commun qui invente les dieux, les idoles. L’homme contemporain est manigancé selon les canons d’une politique qui doit plus à la religion de l’image qu’à Karl MARX. (…) Le mot idole a été réinventé par les marchands. Il est repris à son compte par l’Ẻtat. (…) L’idolâtrie est littéraire ou imbécile. (…) Il y a la vie, et puis la mort. C’est tout » (Les idoles n’existent pas, 1965).

Tout bonnement FERRẺ se positionne au fondement de toute philosophie : d’une part le combat pour la liberté et, d’autre part, le combat contre l’ignorance, les illusions, les opinions fausses on non-fondées. En somme, les libertés d’agir et de penser défendues depuis tant et tant, de SOCRATE à VOLTAIRE… Devant les idées reçues — bien souvent liées à la mauvaise foi et la bêtise ! —, l’imagination n’est jamais en vacances, n’est jamais à court d’idées. Elle est le ferment inentamable de toute « philosophie du désordre », des révolutions imaginées, du contre-pouvoir à l’anti-pouvoir. C’est pourquoi FERRẺ peut bien filer la métaphore : « cela devient un devoir et une raison d’être Fou. (…) Dieu fou n’est rien. Moi fou, je suis Dieu ». (Introduction à la folie, 1984)

 

Au final, y-a-t-il quelque chose comme une mystique FERRẺ ? FERRẺ c’est une raison/conscience poétique qui ne se laisse pas enserrer dans les manuels de littérature ; c’est une raison/conscience politique qui ne se laisse pas entamer par les stratégies de partis et de raison d’Ẻtat ; c’est une raison/conscience amoureuse qui chante la beauté, artistique et féminine. En tout cas, l’expérience et l’élan méta-poétique chez Léo FERRẺ se laisse apercevoir au travers du langage : Chant qui est à la fois créateur et cathartique. Ce texte somptueux qu’est La mémoire et la mer (1970) le marque à sa façon :

 

« Comme un mendiant sous l’anathème / Comme l’ombre qui perd son temps / A dessiner mon théorème » ;

 

et encore :

 

« La marée je l’ai dans le cœur / Qui me remonte comme un signe / Je meurs de ma petite sœur / De mon enfant et de mon cygne. »(1)

 

 

 

Dany Sénéchaud

paru dans Briffaut O. (dir.), Que savoir ?

Le Manuscrit éds., coll. ‘Conférences’, Paris, 2006. pp. 269-275

 

 


1 Aller plus loin :

- 3 sites Internet de référence à visiter : http://www.leo-ferre.com ; http://perso.wanadoo.fr/scl et http://larbredupoete.free.fr

- R. BELLERET, Léo FERRẺ, une vie d’artiste. Actes Sud, 1996.

- L. Ferré, Poètes, vos papiers ! La Table Ronde, 1956.

. (préface) Poèmes saturniens de P. VERLAINE. Le Livre de Poche, 1961.

. (préface) Le roi des rats de M. FROT. Gallimard, 1965.

. « Les idoles n’existent pas » in Janus, n° 5, fév.-mars 1965. Repris dans l’album Bobino 1969.

. Jean-Roger CAUSSIMON. Seghers, 1967.

. Benoît misère (roman autobiographique). Robert Laffont, 1970.

. Testament phonographe (1980). La Mémoire et la Mer, 2002.

. « Introduction à la folie » in Cahiers Créativité et Folie, I. Actes Sud, 1984.

- F. TRAVELET, Léo FERRẺ, les années-galaxie. Seghers, 1986.

- Cahiers d’Ẻtudes sur Léo FERRẺ. Ẻd. du Petit Véhicule, Nantes. 8 n°s parus.

 

 

 



30/11/2012
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