le Bouquinoire, blog littéraire

Philosophie : la victoire de la vie ?

 

D’échecs en réussites : la victoire de la vie sur la vie (1)

 

 

 

En psychanalyse on parle de quelque chose comme la « névrose d’échec », une façon maladive de répéter et de perdurer dans l’échec, d’entreprendre de manière fautive ou de ne pas entreprendre du tout, alors même que l’on ne s’attarde jamais sur le « complexe », le « syndrome » de la réussite ! Il n’est pas si anodin que cela que l’anthropologue Pierre Sansot dans Cahiers d’enf(r)ance, restituant l’univers de l’école, parle abondamment des deux figures de proue que sont le cancre et le crack. Tous deux, s’attache-t-il à montrer, touchent à une forme de perfection. Au premier nommé d’ailleurs, pertinent et impertinent, revenant le privilège d’être l’individu libre, par excellence. En 1941, le Dr Voronoff quant à lui, avait bien mis le doigt sur ce point que le hasard tient son rôle dans le développement de chacun et dans la création humaine (2). On peut noter aussi, dans le premier tiers du XXème siècle, que dans le même temps où la physique quantique révélait le rôle du hasard sur l’apparition de la vie et sur l’Evolution, les mouvements artistiques dadaïste et surréaliste mettaient ce même hasard en avant du processus créatif. Mais il faut nous recentrer sur une problématique ici et nous poserons quelques questions liminaires : Suffit-il de bien faire pour réussir une expérience ? Pour réussir dans la vie ? Rien n’est moins sûr… Et corrélativement : Est-il besoin de « réussir » ? La vie pour ce qu’elle est elle-même ne suffit-elle pas au bonheur simple ?

 

 

 

à nous la vie !

 

 

Dans la réussite il y va d’un retour à la vie-même ce qui fait qu’elle se saisit elle-même, retour à soi, quoique il y ait pu y avoir lutte ; lutte ou confrontation avec soi-même parce que lutte avec les autres. Il y a bien une psychologie, une dialectique, une culture de la réussite. Pour autant chacun de nous n’est-il pas l’artisan de ses propres échecs ou réussites ? Pour réussir il ne suffit pas de subir l’avancée du temps (chronos) et l’empreinte du monde naturel sur nous, mais aussi de saisir le moment opportun, le moment propice (kairos). On aura toujours assez le temps de subir des échecs, ce dont il s’agit est bien de réitérer des instants de grâce (kairos) — le mot pourra paraître un peu fort —, comme peuvent en connaître notamment les sportifs. Dans ces moments de réussite où culminent la victoire sur le monde, celle sur autrui et au final celle sur soi-même, on parle de dépassement de soi parce qu’aussi bien il s’agit du dépassement de toutes les souffrances (pathos) en jouissance pleine et entière — « Seule la victoire est belle » dit-on ! Avec ce mouvement existentiel qui mène du doute, des échecs et des souffrances, à la jouissance et à la joie, c’est le mouvement de la vie même qui se déploie. Un coach sportif tout comme un psychologue scolaire comprendra ce propos sur les « gagnants » — plus proprement les gagneurs, les conquérants : le résultat obtenu n’enlèvera jamais les données existentielles du doute envers soi et, pour autant, il s’agit bien de dépasser sa souffrance, de tirer profit de ses doutes et de ses échecs ; ce que nous pouvons aussi bien désigner comme nourrir une culture de la réussite où les instants de grâce et leur souvenir tiennent le rôle et de moteur et de but à atteindre . Ce qui fait que nous recherchons toujours dans la passion la jouissance, la joie, le bonheur : bien sûr, plaisir et réussite sont liés. Lors des grands événements sportifs, la télévision abandonne bien vite à son sort le vaincu, pleurant dans sa serviette, au profit des images de joie débordante du vainqueur. Et en matière d’épanchement de bonheur, de jubilation, le recordman tient alors la vedette, lui, véritable héros, qui n’en revient toujours pas d’avoir surclasser tous les adversaires et toutes les performances du moment. Cette célébration festive du triomphe et par là de la puissance la vie, Bergson lui donna sa signification dans L’énergie spirituelle : « Les philosophes qui ont spéculé sur la signification de la vie et sur la destinée de l’homme n’ont pas assez remarqué que la nature a pris soin de nous renseigner là-dessus elle-même. Elle nous avertit par un signe précis que notre destination est remplie. Ce signe est la joie. Je dis la joie, je ne dis pas le plaisir. Le plaisir n’est qu’un artifice imaginé par la nature pour obtenir de l’être vivant la conservation de la vie ; il n’indique pas la direction où la vie est lancée. Mais la joie annonce toujours que la vie a réussi, qu’elle a gagné du terrain, qu’elle a remporté une victoire : toute grande joie a un accent triomphal. »

 

Etre passionné — et entre autres peut-être, cultiver ses passions, artistiques ou sportives, les performer —, c’est transformer les données des sens en émotions et sentiments positifs qui peuvent mener à l’accomplissement et au dépassement de soi. Ce qui fait que nous sommes bien fait pour vivre et éprouver la vie en nous-mêmes, ce mouvement passionnel qui s’emploie à mener de la souffrance à la jouissance, la vie — « la vie, la vraie » proclame une certaine publicité pour l’enseigne Auchan —, ce qui fait que nous ne sommes pas fait seulement pour les études, les examens, etc., ou encore la mort. Seule compte la vie ; ce mouvement d’existence ou le corps vivant se déplie en réalisant et dans la souffrance et dans la jouissance l’individu. Ce qui fait de nous au final une personne. Henri Michaux parlant de la vie dans les plis, de la connaissance de soi par les plis (cf. Michaux, La vie dans les plis, ainsi que Bras cassé). Par l’échec, dans la maladie ou dans la succession d’échecs, il peut se jouer une inclinaison au malheur, ce qui nous fait bien malgré nous baisser les bras — la formule est explicite —, une inclinaison de la souffrance qui mène à la conscience malheureuse (cf. Hegel, Phénoménologie de l’esprit). C’est alors la capacité en nous de vivre, de nous souvenir des instants de réel bonheur, petit ou grand, autrement dit d’être envahi et comme submergé par le mouvement de la vie en nous-mêmes, qui fait en sorte que nous renaissons constamment au monde, aux autres et à soi-même. Naître, con-naître, re-con-naître, re-naître, autant de choses qui mènent à l’appropriation de soi par le fait existentiel, l’épreuve même de vivre. Et à la connaissance de soi, et à la culture de la réussite, ce qu’on pourra tout aussi bien appeler le poids et la valeur de l’expérience, plaisante, passionnante, sur nous. Par expérience nous entendons : toute tentative d’appropriation ; du monde, des autres, de soi-même. La vie trouvant à se définir en tant que progrès infini dans le temps. « L’espoir fait vivre » étant plus qu’une simple boutade en ceci que l’avenir s’annonce toujours comme la promesse d’« un plus de soi-même » et d’« un mieux faire », sachant que le savoir humain est transmissible et basé sur le ressouvenir (ressouvenir d’une acquisition, d’un savoir, ou ressouvenir d’un échec, d’un faux-pas.)

 

 

 

la vie en nous : naître à soi-même

 

 

« L’échec est une expérience capitale et féconde » écrivait Cioran dans son Précis de décomposition. Car il ne s’agit tout de même pas d’une amputation (3) lors d’un échec même lourd de conséquences. Bien sûr, par celui-ci il y aura douleur et conscience malheureuse (frustration, colère, honte, culpabilité…) mais aussi bien il faut soutenir : « celui qui ne souffre pas n’apprend rien ». Féconde donc parce que notre énergie vitale malmenée doit trouver en elle la force de transformer tout échec en « leçon de vie » ; et avec elle de faire renaître l’audace de risquer à nouveau, le désir d’entreprendre et de créer, d’« aller de l’avant » comme le dit de façon fort motivée l’expression courante !

La Création, l’action de créer (creare, créer, est issu de crescere, croître) n’agit pas à partir de rien ; elle est création de soi par soi, accroissement c’est-à-dire le mouvement de croître à partir de soi-même, de s’augmenter d’un plus qui est « le plus de soi-même » ; grandir. Citons la prose méta-poétique de Jean-Luc Parant (Les machines à voir) : « L’homme s’est levé de terre pour se séparer du monde qui l’entoure et faire naître en lui l’imagination créatrice. L’homme est étranger au monde qui l’entoure et le recrée à son image pour y vivre comme un homme. Quand l’homme naît, le monde n’est pas prêt pour le recevoir car ce qui le différencie de tous les autres êtres vivants c’est sa pensée qui lui fera refaire le monde pour lui seul. Si l’homme naissait dans un monde où rien n’était à faire pour qu’il puisse y vivre il perdrait ce qui le différencie de tous les êtres vivants. Tant que l’homme existera il transformera le monde. Le monde ne sera jamais prêt pour l’homme. Plus il le transformera à son image, plus l’homme qui lui succèdera se transformera lui-même pour pouvoir à nouveau continuer à transformer le monde ».

 

Le déploiement de soi est auto-accomplissement de soi et identiquement procure l’ivresse de soi : la « félicité de vivre » (Nietzsche). Au travers des tonalités affectives, plaisir et joie, la « douceur de vivre » ou autrement dit le dépassement des souffrances, peines et chagrins, de la vie mélancolique, il est proposé à l’ego de croître à partir de lui-même en s’éprouvant lui-même, au travers de ce que nous sommes au fond de nous-mêmes : pulsion, force, affect. Avec la figure de Dionysos chère à Nietzsche on peut bien stipuler que vivre c’est jouir de la vie. Michel Henry ajoute dans ce sens : « La vérité est un cri (…). ‘‘je suis’’ est le cri de la souffrance, sa matérialité même, et sa chair ». (« Rien de grand ne se fait sans passion » annonçait déjà Hegel quoique d’une autre manière). L’ego sum cartésien (« moi je suis »), à la naissance de ce que l’on a appelé la conscience moderne, indique la disponibilité de soi envers soi-même. Ce que l’on appelle naître, venir à l’être, entrer dans l’existence, dans « la temporalisation pathétique » ; Michel henry spécifie : « Tel est le sens de naître : accéder à la vie de telle façon que l’on devienne soi-même vivant, ayant part désormais à l’épreuve infrangible du vivre, à son souffrir et à son jouir ».

Naître en tant que et ce par quoi il y a figuration inaugurale du Dehors (concretum). Inaugurale, c’est-à-dire non encore transcendante, factuelle, méta-poétique, peut-être, au sens d’une reprise infinie de soi dans toute livraison envers l’extériorité. Je suis né et pourtant n’en ai aucun souvenir exact. Aporie au sujet même de mon existence propre qui fait bien de ma présence dans la vie, et tout autant de ma co-présence aux autres, une Abyme abyssale (4).

Figuration du Dehors, c’est-à-dire d’un Originel dehors du soi, le premier Dehors, celui qui prime, élévation du soi à partir de la Création ; Célébration identiquement de cette Levée initiale. Nous pourrons alors tout aussi bien entendre par premier Dehors, la « figurabilité » essentielle, puissance en dedans de nous-mêmes qui sommes en vie.

 

 

Naissance des autres et naissance à soi-même, ce qui fait l’étrangeté que nous sommes pour nous-même : la vie suffira-t-elle pour nous tous à accomplir le souhait de Socrate « connais-toi toi-même » ? Le mouvement de la vie (ad-venir) est, comme qui dirait pour le meilleur et pour le pire (« advienne que pourra »), surprises et créations successives où l’imprévu et le hasard le dispute à la nécessité. On peut bien demander alors « la vie est-elle une partie d’échecs ? » et filer la métaphore avec trois questions corrélatives : - allons-nous dans la vie, comme dans le jeu, d'échecs en échecs, donnés ou reçus ? – Par Partie d'échecs faut-il entendre le devoir de « calculer » les autres, toujours calculer avant d'agir, mener un duel ? - le jeu d’échecs passe pour être le modèle de la complexité même ; mais la vie n’est-elle pas encore plus volumineuse, insaisissable, mystérieuse ? (et non-modélisable par l’outil informatique au contraire du jeu sur soixante-quatre cases noires et blanches ?)…

Dans les deux volets du présent texte, nous avons voulu montrer un double mouvement : D’une part, l’appropriation de la vie qui doit consister à comprendre notre destinée, en tant que ce que nous faisons de nous-mêmes, pas à pas, de ce que nous faisons de notre propre histoire. D’autre part, le mouvement de la vie en nous-mêmes, soulignant le rôle cette fois de la passivité, et nous aurions pu montrer la valeur dans les sociétés orientales de la vie insouciante, de la douceur de vivre, enfin même de la paresse montrant ce que perdre son temps peut bien vouloir hautement dire ! … Deux mouvements qui nous poussent tantôt à blâmer la vie, tantôt à la célébrer : Que la vie est dure ! Que la vie est belle ! Par ses deux pendants se joue la célébration de la vie : Louer ce que nous ne pouvons inventer, la venue en nous de la Création ; et aussi Croître de ce que nous ne pouvons contempler, notre naissance à la vie.

Ce qui fait, de façon ultime, que ce qu’il y a d’essentiel, pour nous-mêmes et en nous-mêmes, et bien cela — et dans tous les sens du terme —, c’est la vie qui nous l’apprendra. (5)

 

 

 

Dany Sénéchaud

  

in Papiers Universitaires (revue pluridisciplinaire), n° 25, Reims, janvier 2004.

Repris dans l'ouvrage collectif :

Briffaut O. (dir.), Que savoir ? Le Manuscrit éd., coll. ‘Conférences’, Paris, 2006. pp. 169-178

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

______________________

 

(1) Le présent texte reprend de loin en loin des thématiques exposées dans le cadre d’un mémoire universitaire : Pensée et affectivité selon la philosophie de Michel Henry, Tours, 1993. Deux textes feront suite à cela, intitulés, « vie vivante et vie administrée » et « mystique de la Naissance, naissance de la Mystique. »

 

(2) Dr S. Voronoff, Du crétin au génie. Paris, 1941. Le sommaire donne un bon aperçu de l’approche de l’auteur : Précocité des génies. Le rôle du subconscient dans les œuvres des génies. Le procédé de la création chez les compositeurs. Le procédé de la création chez les savants. Stimulants et excitants du travail cérébral. Luttes des poètes, des écrivains. Le rôle du hasard dans la création et les Précurseurs géniaux.

 

(3) L’expérience de l’échec et la mort sont deux choses distinctes. A proprement parler, on ne fait pas l’expérience de la mort ; elle est une cessation, un repli ultime et sans retour, une mise en abyme de tout échec possible dans et devant la vie, une fin de partie sans lendemain. Une anecdote significative raconte que, sur son lit de mort, le champion du jeu d’échecs Xavier Tartacover, connu pour ses bons mots, aurait murmuré : « cette fois je suis échec et mat ! »…

Jean-Luc Parant relève (De l’apparition à la disparition) :

« Quand un homme meurt il vous laisse ce qu'il voit du monde. Tous les hommes qui sont morts vous ont laissé ce qu'ils voyaient du monde. Quand vous arrivez sur terre vos yeux sont pleins de tout ce que tous les hommes et toutes les femmes ont vu depuis l'arrivée de l'homme et de la femme. »

Le phénoménologue Husserl indiquait autrement (Le monde anthropologique, manuscrit, 1936) : « La vie originaire transcendantale, la vie qui crée (schaffen) le monde en dernière instance et son Moi ultime, ne peut pas devenir à partir du néant (Nichts) et passer dans le néant, elle est « immortelle », parce que le mourir pour elle n’a pas de sens. »

 

(4) Descartes, tentant avec les Méditations Métaphysiques de revenir à ce qui fait l’identité propre (en deçà de l’existence mondaine, en termes phénoménologiques) de tout individu notait d’emblée, occupé à son doute hyperbolique : « Mes parents, desquels il semble que je tire ma naissance… ». Michel Henry au terme de ses analyses phénoménologiques peut soutenir : « La naissance n’est pas un événement mais une condition. Cette condition qui est la nôtre, fait de nous les Fils ; les Fils transcendantaux de la Vie absolue et non pas les Fils des hommes, de ces moi empiriques (…) lesquels sont les Fils, présupposant, les uns comme les autres, l’auto-engendrement de la vie absolue en laquelle ils sont chaque fois engendrés. »

Jean-Luc Parant dans la fulgurance de ses intuitions poétiques assène : « Je ne peux pas être de ce monde là devant moi et au-dessous de moi, je ne suis pas né à cet endroit où mon corps s'est allongé et où mes pieds se sont posés et ont touché le sol pour la première fois. Je suis né là où mon corps s'est levé dans le jour pour voir le soleil, le soleil que je vois de partout sur la terre. (…) Si les animaux existent là où ils sont nés c'est parce qu'ils n'existent pas visibles. Ils n'existent que touchables parce qu'ils n'ont pas pour eux le soleil et sa lumière mais la terre, l'eau et l'air. (…) Nommer le lieu de ta naissance c'est nommer l'animal que tu es encore et non l'humain que tu serais déjà. Tu n'es pas né là où tu le dis, là où on te l'a dit, tu es né là où la lumière t'a éclairé pour la première fois; peut-être à tout autre endroit de ta naissance, peut-être il n'y a que quelques heures dans les yeux que tu viens de croiser devant toi. »

 

(5) Aller plus loin : 

- A. Artaud, Le pèse-nerfs.

- H. Michaux, La vie dans les plis, ainsi que Connaissance par les gouffres ;Epreuves, exorcismes et Bras cassé.

- J.-L. Parant, De l’apparition à la disparition, ainsi que Les machines à voir.

- M. Merleau-Ponty, Le visible et l’invisible.

- M. Henry, L’essence de la manifestation, ainsi que Généalogie de la psychanalyse et Voir l’invisible : sur Kandinsky.

- J.-L. Chrétien, L'effroi du beau ainsi que L’inoubliable et l’inespéré.

- P. Sansot, Les gens de peu.

 

 

 

 

Pierre Magré, " Tous les matins du monde "



06/09/2012
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