le Bouquinoire, blog littéraire

Poésie : la bande à Bonnet (l'école de Poitiers)

 

LA BANDE A BONNET

 

 

 

  Peu de villes comme Poitiers réunissent cinq poètes de la qualité actuelle. Cette constellation fait école dans le sens d’une « fédération de tempéraments » annonce l’un des comparses, Guy Valensol. A l’instar de la « Tour de Feu » en Charente et de l’école de Rochefort-sur-Loire (près de Nantes), il s’agit pour ces cinq-là de surmonter l’opposition permanence/modernité. Ni académisme, ni folklore régionaliste donc, mais plutôt coïncidence recherchée, ne serait-ce qu’un instant, avec l’universel.

  En décembre 2000, les Cahiers de l’Archipel ont consacré une livraison entière à « l’école de Poitiers » avec les poètes : Georges Bonnet, Odile Caradec, Jean-Claude Martin, Guy Valensol, Jean-Claude Valin. Cinq personnalités et autant de manières d’écrire. Parcours :

 

 

 

Georges Bonnet en ses poèmes

 

Né en 1919 à Pons(17), professeur d’éducation physique de l’enseignement supérieur à Poitiers jusqu’en 1979, il a publié plus de 15 recueils à ce jour.

 

Lecteur de Follain et Cadou, Georges Bonnet, en retraite s’adonne à la peinture abstraite… Sa poésie se caractérise par un goût de la surprise et de la trouvaille ; Bonnet miniaturise le réel et, sans un mot de trop, fait partager les tendres reflets du bonheur. Il est moderne malgré le lyrisme campagnard : références aux vergers et rosiers de notre région comme autant de jardins japonais taillés sur mesure avec les mots justes. L’écriture est pour lui une « ressouvenance » qui procure apaisement et bonheur et qui doit éveiller une émotion simple chez le lecteur. Un poète à lire aux quatre saisons :

 

« J’ai un œil pour les couleurs

L’autre pour la musique,

je mendie une joue

une bouée chaque jour.

Mes oreillers de plumes

ont fesses d’oiseaux. »

 

« On entend le soir

le chant des gares abandonnées

et des routes charitables

à l’heure où les rosiers

font le tour des jardins. »

 

« Initiales et majuscules s’envolent

en arabesques et dentelles

et le mot arc-en-ciel allume ses voyelles

pour l’enfant qui ânonne

Une feuille de platane cache la blessure

d’une page jaunie où l’on voit

sur l’unique gravure

de petites fleurs assises

au bord de la saison. »

 

 

Les belles rondeurs de l’évidence. Hautécriture, 1989.

Patiences des jours. La Bartavelle, 1994.

Tout bien pesé. Le Dé bleu, 1996.

Remontée vers le jour. R. de Surtis, 1999.

Un si bel été. Flammarion, 2000.

 

*

 

 

Odile Caradec : l’âge phosphorescent

 

Née à Brest en 1925, elle fut documentaliste pendant de longues années au lycée Camille Guérin de Poitiers. Elle pratique assidûment le violoncelle faisant partie de groupes de musique de chambre.

 

Lointaine cousine de Tzara, Queneau et Michaux, Odile Caradec explore l’esthétique surréaliste en y insufflant une bonne dose d’humour :

 

« Je transporte l’odeur de pain frais

dans ma petite voiture qui mange de l’essence

La tête du boulanger roule dans les nuages

Voyage-éclair pour le pain frais

la poésie au saut du lit. »

 

Portant aussi, sans avoir l’air d’y toucher, les questions métaphysiques liées à notre existence de mortels sur la terre, cet auteur unit, dans ses textes toujours assez courts, l’onirisme libertaire et le quotidien de la « féminitude ». Lyrisme tendre ou parfois grinçant, mélange acidulé de paganisme et de christianisme :

 

« Venu tout nu au monde

avec un petit derrière parfait

on en repart sans le sou

et sans clé

comme un archange. »

 

Ou encore :

 

« Laissez-moi, je me pulvérise

Garez-vous, je suis en feu

Mon lit est une gerbe d’étincelles

Je vais être libérée de toutes mes attelles

La vieillesse se taille sur la pointe des pieds

dans toutes les directions je tire la langue. »

 

 

Citron rouge. Le Dé bleu, 1996.

L’âge phosphorescent. Multiples, 1996.

Vaches, automobiles, violoncelles. En Forêt, 1996.

 

*

 

 

Jean-Claude Martin :

ce monde, qu’as-tu fais pour le changer ?

 

Né en 1947 à Montmoreau (Charente), il est conservateur à la Bibliothèque Universitaire de Poitiers. Trois revues lui ont consacré un numéro spécial : Texture (1987), Le Guide céleste (1989) et Rétro-Viseur (1989).

 

Médite sur la vanité d’écrire lors qu’il vaudrait mieux s’atteler à changer les relations humaines…

 

« L’arrière-plan est constitué de montagnes. Une ligne de crête tout au long de la ligne d’horizon. Sur les pentes plus basses sont accrochés deux hameaux, au pied desquels se repose un lac d’eau claire. C’est un paysage ample et doux, solitaire, non sauvage... Le premier plan est composé des visages habituels, des paroles maintes fois entendues, de ces rides et souffrances si humaines... Alors l’œil s’échappe vers la vallée, nage, vole, se perd, oublie... Trahit. »

 

Presque récits, presque ébauches de romans ; saynètes comme on a vu précédemment.

Une longue plainte un peu déprimante qui ressasse incessamment les événements dans la succession des jours, des saisons des paysages tous réduits à leurs grands traits génériques.

 

« Le ciel n’est pas sur la carte. Le passé non plus. Trois cent cinquante kilomètres tiennent entre le bout du pouce et l’extrémité de l’index. Une route rectiligne, à ‘‘vol d’oiseau’’... Je n’irai pas. »

 

Monde paisible, mais insensiblement torturé ; goûter un « bonheur endolori » ; tristesse mélancolique prenant racine de la vacuité quotidienne ; cercle vicieux qui ramène vers l’impasse dépressive ; caractère troublé et irrésolu quoique volontaire :

 

« Je vais aller à pied vers ce petit mont duquel on n’aperçoit qu’un autre petit mont, qui lui-même en protège un suivant. Pas d’Himalaya ici. Seulement l’illusion que rien n’a commencé. »

 

Sisyphe traînant les heurs du monde quotidien qui ne coule pas forcément de source :

 

« A la fin, j’aurai vécu comme un castor. Fier peut-être d’avoir su lutter contre le torrent. »

 

Le désespoir du « rien à vivre » d’extra-ordinaire se résorbe dans l’avenir proche : le jour prochain lavera les mauvaises pensées du poète qui s’égara à vouloir persister dans l’indécision du soir comme une ombre dans la nuit :

 

« Rien n’est plus doux qu’un matin de printemps, quand l’aube est un linge frais sur le visage, un habit neuf. Que le but soit incertain, l’après-midi avortée importent peu. Demain sera une autre chance, un autre lieu. Rien n’est plus doux que de renaître. »

 

 

Plus d’un âne s’appelle Martin. Verso, 1988.

Le tour de la question. Le Dé bleu, 1990.

Un ciel trop grand. Le Dé bleu, 1994.

Laisser fondre lentement. Rougerie, 1994.

Raison garder. Le Dé bleu, 1999.

 

*

 

 

Guy Valensol : adulte par politesse !

 

Né en 1938, poitevin de souche, il est professeur de lettres classiques à la retraite. Il collabore à une trentaine de revues hexagonales. Depuis 1968, il publie au rythme d’un recueil tous les deux ans.

 

Adepte des provocations surréalistes, Valensol est un poète de l’adolescence, titubant sans cesse entre l’extase et la frayeur. Poète plongé dans l’ambivalence des sentiments, il réinvente, à sa façon tragi-comique, le combat entre le Père et le Fils. Terroriste burlesque, Valensol annonce la couleur : « Dans mes poèmes, je suis un peu analyste de moi-même. Je ne sais pas si Oedipe est une vérité universelle, mais en tout cas cela a été inventé pour moi, avant ma naissance ! »

 

La « Valensolitude », une spécificité au-delà des connaissances en littérature et autres domaines (freudisme, courant youngien...) qui permet à notre auteur de faire corps. « Mon père disait : l’orgueil, c’est une volonté d’être soi », précise-t-il. Passionné de poésie depuis de longues années, l’exercice de l’écriture résonne pour Valensol comme une « poéticothérapie à usage interne », une « haïkuponcture », ajoute-t-il en riant :

 

« L’horizon décoche

Un carquois fou de sapins.

L’azur sans réponse. »

 

Et encore :

 

« J’ai l’eau à la bouche

Quand mon talon dans la neige

Croque des meringues. »

 

 

Guy Valensol aime les rencontres et affiche toujours un rictus épanoui et solaire bien qu’il se juge, par ailleurs, profondément timide dans la vie collective.

 

— Heureux, Valensol ?

 

— Je ne suis qu’un personnage de Woody Allen qui s’amuse à des curiosités enfantines. Ni totalement sérieux, ni totalement drôle... A vrai dire, je suis monotone : un cocktail monotone qui ne casse rien !

 

L’ambivalence qui revient à grand pas, pour contrer cette volonté infantile, mais si enthousiasmante, d’entrer dans la mer à cheval.

 

 

L’armoire aux marmottes. Chambelland, 1975.

Je ne mourrai pas, j’ai trop d’imagination. ARCAM, 1984.

L’huître se rétracte au citron. Typograph’, 1995.

A contre-couchant. La Bartavelle, 1998.

 

*

 

 

Jean-Claude Valin : journal sans bord...

 

Né en 1934, originaire de la Gâtine deux-sèvrienne. Il fut psychanalyste et enseignant à Poitiers, ainsi qu’éditeur de livres de luxe à Nouaillé-Maupertuis(86), après avoir également créé plusieurs revues (Promesse, Oracl...). Outre essais et récits, il a publié en poésie une quinzaine de recueils.

 

Entre psychanalyse et questionnement métaphysique, référence ironique à l’au-delà ; roman familial de l’auteur selon les méandres de fantasmes comme autant d’épreuves de la douleur. Dans ce face-à-face avec lui même, Valin développe une fantasmagorie trouble et complexe, exulte le cri des profondeurs. Enfance sportive puis devient maladif : « je n’ai pas de style, je n’ai que des drames » (colonne vertébrale très abîmée par accident, puis contracte une tuberculose pulmonaire, la ‘‘phtisie galopante’’). Une vraie épaisseur baroque de la syntaxe chez cet auteur :

 

« paroles de sorcière

Qui fut ma chère nourrice dans les cache-douleur

Sous l’escalier derrière les rideaux sales

Et elle disparaissait en enfouissant son rire

Dans la fissure interrogée comme un sexe

Me laissant un viatique de mots sésame

Pour ouvrir les rideaux et fermer les paupières »

 

Et selon un monde labyrinthique et tourmenté :

 

« A bas bruit à petit chuchotement d’âme

Comme la confidence assourdie des femmes

Quand soleil et vent sont des mots

Trop forts tonitruants de mensonge »

 

« Dans les miroirs chauves où s’étaient déroulées

Les tempêtes de mes amours échevelés ;

Dans les braises des mots où je m’étais brûlé ;

Dans la grimace de mes cicatrices ourlées ;

J’ai voulu rime, écho ; j’ai cherché trace. »

 

 

Lieu-dire. Hautécriture, 1989.

Rugueuse à étreindre, Hautécriture, 1991.

La trouble-fête. Gallimard, 1993.

 

*

 

 

Dany Sénéchaud

 dans Sources (Maison de la poésie et de la langue française), Bruxelles, 2006, maisondelapoesie.be,

et dans le Journal des poètes(Maison internationale de la poésie - Bruxelles) également en 2006

 

 

ph : D. S.



03/09/2012
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