le Bouquinoire, blog littéraire

Pour une poétique du tonneau

 

Pour une poétique du tonneau

 

 

 

« Nos premiers maîtres de philosophie

sont nos pieds, nos mains et nos yeux. »

J.-J. Rousseau

 

 

 

  Notre civilisation a reçu l’utilisation du tonneau des Celtes. Le tonneau gaulois venant directement du seau conçu par les Celtes. Et l’antiquité romaine emboîta le pas. Faut-il le dire une fois encore le tonneau de Diogène, célèbre vagabond aux pieds nus, ne pouvait être qu’une amphore de forte dimension !… Il est notable que cette technique ouvrière de la tonnellerie s’est avérée suffisante de façon que le tonneau dans sa structure est le même depuis le début du commerce des vins de la Gaule vers Rome. On peut préciser que dans l’antiquité gallo-romaine tant l’or que la poudre et les salaisons étaient aussi transportés en tonneaux. Plus récemment, au Québec, il était ainsi fréquent de retrouver des maîtres-tonneliers dans les ports de pêche. L'on déposait le poisson dans les tonneaux pour la salaison et le transport.

 

 

  Apollinaire s’étonnait un jour que « l’homme, lorsqu’il voulut imiter la marche, inventa… la roue » ! L’invention du tonneau ne relève-t-elle pas d’une pareille intuition hors du sens commun ? Rien d’identique n’existe en fait dans la nature. L’amphore, elle, peut bien rappeler le récipient naturel d’un arbre creux, de la pierre creuse ou de la peau simplement cousue d’un bouc. C’est l’évidence même que Pierre Boujut ne manque pas de signaler dans son opus quasi ethnographique « Célébration de la barrique »*. Quelle inspiration créatrice put bien traverser l’humain pour opérer cet assemblage utilitaire d’une trentaine de douelles enserrées sur deux fonds… sans colle ni clous ?

 

  Il semblerait que la première corporation de tonneliers fut fondée à Dublin en 1501. Toujours est-il que ce que nous devons bien nommer un « vieux métier d’autrefois »** nous a offert quelques secrets de fabrication :

  D’abord, le bois employé pour la fabrication des tonneaux, était en général, pour les tonneaux qui devaient être remplis de vin, le chêne ; pour d'autres liquides, huile, etc., était le châtaignier.

  Par ailleurs, le tonnelier devait savoir choisir les merrains, planches obtenues à partir des fûts de chênes coupés puis fendus (et non sciés) pour conserver l'étanchéité du bois. Ceux-ci étaient stockés à l'air libre pendant 2 à 3 ans ; les bois les plus vieux étant destinés aux grands vins. Les merrains ensuite débarrassés des impuretés prennent le nom de douelles qui seront cintrées pour l'assemblage. Le tonnelier aligne les douelles à l'intérieur d'un cercle de métal en fonte. Puis le futur tonneau est chauffé et humidifié pour assouplir le bois. Le tonnelier place alors des cercles de fonte à l'aide d'un maillet au fur et à mesure que le tonneau se resserre. Il faut ensuite poser les fonds et les cercles de métal galvanisé ou de châtaigner. Le ponçage étant la dernière étape… avant l'expédition aux marchands de vins.

 

  Le fils de Pierre Boujut, écrivain lui-même, a pris soin de relater à son tour ce labeur artisanal : « Sous le hangar, les deux tonneliers qui travaillent pour mon père ont leurs chantiers : André Moquay et Gaston Brillet. Je peux reconnaître de loin chaque étape de leur labeur. Le bruit sourd de la doloire pour dégrossir les douelles en chêne, celui, chuintant et délicat, de la coulombe. Le bat-à-deux syncopé sur les cercles de fer de la barrique. Au milieu, un brasero, ou grâlasse, pour chauffer les douelles et les rendre moins cassantes. Après vient le rognage sur le basset, comme un canon sur son affût. On écaboche avec l'asseau, et on taille le chanfrein, avant de tirer le jâble...

  Mais le travail donne soif : Gaston Brillet vidait ses cinq-six litres de blanc par jour ». (Michel Boujut, « Le jeune homme en colère ». Arléa 1998)

 

  Du tonnelet au tonneau, du barricot à la barrique il n’y a qu’un pas, celui qui mène parallèlement et à la dégustation des vins et à la récréation littéraire tant appréciées de nombre d’écrivains ! La célébration poétique de la barrique par Boujut père et fils n’a, à ce titre, rien du hasard : Pierre Boujut (Jarnac en charente ; 1913-1992) était en effet tonnelier, marchand de fer et de futailles et poète. De 1946 à 1981, il créa et anima, hors Paris, « La Tour de Feu », sous-titrée : revue internationaliste de création poétique. Une revue de bonne facture dont notamment les livraisons sur Antonin Artaud sont aujourd’hui prisées. Boujut suscita de nombreuses vocations littéraires avec encore « La Nouvelle Tour de Feu » et depuis la création après sa mort d’une « association d’amis d’auteurs » par son fils, Michel Boujut, écrivain lui aussi comme il a été dit, « Les Feux de la Tour » (5 livraisons depuis 1998).

 

  Bien qu’il concédât n’avoir jamais construit beaucoup de barriques et que sa petite entreprise de vente se limitât « à livrer sur sa drôle de charrette » les viticulteurs alentours (ce que ne manque pas d’évoquer son éditeur non sans une pointe d’humour), il était bien normal que ce fut Pierre Boujut qui perpétua le souvenir du métier ; lui qui conservait « dans une pièce isolée et qu’il appelait son musée, côte à côte, tous les outils du métier et toutes les plaquettes de poésie qu’il avait reçues au long de son activité littéraire » (note de l’éditeur J.-P. Louis).

 

  Au final, il n’y a pas lieu de discuter sur un point d’évidence : la forme ronde et généreuse du tonneau propose d’associer, comme qui dirait d’emblée, la noblesse du bois à celle de son contenu : les Vins. Et l’on connaît toute la sémantique que les œnologues, souvent aussi les écrivains, déploient pour nous vanter les délices et saveurs de ceux-ci ; les bons vins, les belles rondeurs, appelant les bons mots.

 

 

 

Dany Sénéchaud

 in Cadmos (revue pluridisciplinaire), n° 5 thème : le vin, Charleville-Mézières, mars 2004

 

 

 

 

___________________

 

* Boujut, Pierre : Célébration de la barrique. – Nouv. éd. rev. et augm. / postf. de Fernand Tourret. – Tusson, Éd. du Lérot, ²1983 (1ère éd. Mane, Robert Morel, 1970), 1993. – 57 p.-XX p. de pl. photogr. de Daniel Vittet.

 

** Les vieux métiers et les objets anciens ont ceci d’insolite, entre autres choses, qu’on en trouve la trace dans les mots et les noms. Si les noms de Tonnelier et Tonnellier sont monnaie courante, on peut également indiquer (sous la forme d’une notule chère aux généalogistes) :

Barilier – Tonnelier, fabricant de barils, du latin barriclus, tonneau, fût, gallo-roman barrica, barrique, barillet. Variantes : Barrillier, Barillier, Bariller, Barrilliet, Barilliet, Barillet, Barillat, Barillon, Barrelet, Barrellier, Barrailler, Barlet. Une famille bernoise Küffer (= tonnelier en allemand ; terme qui désigne couramment le tonnelier dans l’Est de la France) a francisé son nom en Kuffer-dit-Bariller. Le baril ou tonnelet, vieux français baral, explique aussi Barral, Barrale, Baril, Barel, Barrel, Barraud, Barroud. On retrouve la barrique, patois bartset, baréton, dans Barriquand, Barrichet, Barichet, Barrigon et Baridon.

On ne peut finir sans signaler que les barriques ont fait l’honneur des barricades de sorte qu’on peut bien suggérer que dans toute rébellion il y va d’une sorte d’ivresse de la révolte !

 

 

 

 

 

 

 

Sommaire

 


Éditorial

Tribune:
De l'eau dans le vin - Gérard Amzallag

Histoire/Politique:
Le vin et le divin les Grecs et les Romains - Catherine Salles
Les origines du vin de Champagne - Patrick Demouy
Vin, santé publique, prévention. Pour une culture de l'usage - Éric Prunier

Sciences/Politique:
Du vin dans les synapses - Patrick Jean-Baptiste
Vin et vérité. Une esthétique de la rupture - Philippe Grosos
Le Vin mystérieux - Bernard Forthomme

Art/Littérature:
Aspects du vin - Lionel Ménasché
Pour une poétique du tonneau - Dany Sénéchaud
Le Vin de Brassens - Raymond Prunier
Ivre ou bêtement cap - Antoine Émaz

 

 

 

 
 

 



03/09/2012
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