le Bouquinoire, blog littéraire

Texte invité : Pierre Lhermite, parcours spirituel d'un indécis

A l'occasion de la coordination de la livraison des " Papiers Universitaires " sur la Mystique, j'avais proposé un texte à partir des souvenirs de Pierre Lhermite. Pour cette livraison que j'avais donc dirigée le photographe Olivier Gherrak avait bien voulu fournir de son côté quelques clichés personnels. D. Sénéchaud

 

 

 

 

 

Pierre LHERMITE : SOUVENIRS

D’UN PARCOURS SPIRITUEL INDECIS

 

 

 

 

Pierre Lhermite, né en 1945, est l’auteur de trois livres parus en 1983 (Alan WATTS taoïste d’Occident), et en 2002 (Chanxué, études sur Alan WATTS et le Chan/Zen, ainsi que Approches du Chan originel, commentaires du Xin Xin Ming).



 

Pierre Lhermite - D. S.

 

 

    « Connaissance intuitive de Dieu » pourrait être une bonne définition sommaire de la mystique. Mais de quel Dieu parlons ?

    A la fin de la Seconde Guerre mondiale, toutes les religions, sans
exception, connurent un bref regain de « vocations » — parmi lesquelles celle
de la Contemplation ; et cette pratique est supposée conduire à la vie mystique.

    Après tant et tant d’horreurs s’accumulant sur d’autres horreurs en
cette guerre numérotée 2, comment croire encore en quelque valeur humaniste
d¹un monde d’« ici-bas » ? Un monde dans lequel tout n’était plus que
destructions et atrocités diverses.

 

    Cet aspect négatif des choses a souvent été mis en avant par les
détracteurs de la vie religieuse régulière d’Occident. Le monde étant pris
en horreur, on s’en retirerait. Et, mis à l’abri du cloître, il deviendrait
possible de se livrer à la quête de la paix du cœur. Le prétexte peut en
être objectif, comme le spectacle du monde d’après-guerre. Ou il peut être
purement subjectif. Un ami de jeunesse me disait ainsi de la vie monastique:
    « C’est un groupe de cinglés en tout genre qui parviennent
à s’autogérer au plan économique. Toujours ça de gagné pour la Sécu’. Ils
n’ont pas besoin de psychiatres ou d’assistantes sociales ». Il y a du vrai là-dedans...

    Désespérant de la condition humaine en général ou de sa condition
psychosociale personnelle, pour l’être déçu ou défait, grande est la
tentation d’aller chercher ailleurs le Tout Autre qui serait le Très-Haut.

    Quoi qu’il en soit, j’étais bambin lorsqu’une tante me mena dans une église - un grand bâtiment froid et grisâtre, du genre de nos Hache-l-ms d’aujourd’hui, sauf que, tout de même, il n’y avait pas de problèmes d’insalubrité, ni de nuisances sonores.
    Ainsi donc ma bien chère tante me présenta à Dieu : « C’est le Petit Jésus ! » Et, je l’avoue, je fus enchanté qu’une telle chose m’arriva : je venais d’être présenté au Petit Jésus, que l’on me précisa être le « Bon Dieu ! » Pas mal ! Des bœufs, des ânes, des moutons, de la paille. Charmant ! Vraiment charmant !

    La seule chose qui m’étonna fut la présence de trois grands barbus.
    — Tantine ! Qu’est-ce qu’ils font là, ceux-là ?

    — Mon petit ! Ce sont les Rois Mages.

    Des Rois dans le purin ; pourquoi pas ? Mais, je ne sais pas trop pourquoi, ces Rois me mirent mal à l’aise… Le faste de certaines cérémonies religieuses m’a toujours fait penser à
ces Rois Mages ; comme à quelque chose qui se détache d’un ensemble par
ailleurs cohérent et attractif. Et, je le pense toujours : mystique et
politique (ou « institutions religieuses », en régime de séparation de
l’Eglise et de l’Etat) ne sauraient faire bon ménage. Le sabre et le goupillon, merci !

    Il me fallait bien faire avec les choses telles qu’elles allaient, je
crois pouvoir dire que je fus un bon pratiquant du Christianisme.

   Avec deux-trois petits problèmes toutefois : mon grand-père paternel
haïssait littéralement la religion et mon père ne l’appréciait guère. Quand
il me voyait lire des prières, il bougonnait que « je ferais mieux de réviser
mes leçons ». Ma famille maternelle, qui vivait en Bretagne, était par contre très
pieuse. J’y ai vécu cinq ans et y retournais ensuite pour chaque vacance
scolaire. La Bretagne signifia rapidement pour moi « religion et nature » ; Paris
 « mécréance et solitude ». Première division, alors que religion se propose d’unir.

    Le troisième problème, qui eut également pour effet de me diviser en
moi-même, peut s’exprimer par une anecdote :

    Comme j’étais mauvais élève, dès le primaire, on me donna des cours
particuliers. Ceux-ci, pendant les Grandes Vacances d’été (bretonnes) m’étaient
donnés par une jeune nonne. Or en été, il fait chaud, et les habits de « bonne sœur » sont chauds, et cette jeune nonne était si belle et si fraîche, et, et surtout, elle était nue
sous sa robe. Lorsqu’elle frôlait ma tête de sa poitrine, entourant mes épaules de son
bras, je sentais qu’elle était nue. Ah ! Seigneur ! L’odeur naturellement parfumée du corps des femmes !

    En de telles conditions, comment voulez-vous que j’eusse pu devenir fort
en orthographe et en calcul ?

 

 

 

D. R. Olivier Gherrak

 

 

    Jadis, lorsque j’étais encore très jeune, j’eus l’occasion de lire un
livre de Catherine Van MOPPES intitulé Drôle d¹Amérique. L’ensemble me
séduisit ; surtout un aspect : les beatniks. Ce livre est sans doute l’un
des premiers qui furent écrit sur la Beat generation. L’abord était plein de
fraîcheur. A cette époque, et lorsqu’elle prit le bateau pour New-York - et
qu’elle eut à prendre le bateau montre à quel point je parle d’un temps ancien ! -, le terme de beatnik désignait quelqu’un, rarement quelqu’une, vêtu d’un jeans et portant sac au dos. La barbe n’était même pas de rigueur. Elle ne le deviendra qu’avec les hippies et les « enfants-
fleurs ». Les cheveux longs l’étaient déjà plus ou moins, en tant que symbole
de liberté. A cette époque, l’Amérique était encore l’Amérique, lointain pays de
rêves, où tout un chacun était supposé avoir « sa télé », « son frigo » et un air de
jazz dans la tête.

    L’arrivée à New York de cette enquêtrice candide me surprit : dans
le monde branché, mais on disait « in », du côté de Greenwich Village, il lui
arriva de se faire saluer ainsi : « Vous venez de Paris. Comment vont Simone et Jean-Paul ? » Idem à San Francisco, côté Haight Ashbury ou Lower Haight. Il me semble que ce reportage dans une Amérique peu connue de ce côté de l’atlantique s’effectua au moment même de diverses mutations voire d’hybridations stupéfiantes : jazz et rock, existentialisme sartrien et zen nippon, cheveux en brosse de GI’s et longue chevelure d’hommage aux peaux-rouges, la crasse et le débraillé comme forme contestatrice de l’establishment WASP (blanc-anglo-saxon-protestant), un grand amour de l’espace américain et un cruel doute de la conviction
générale que toute religiosité passe par la foi en la sainteté de la
politique gouvernementale, etc.

    Cette « Drôle d’Amérique » imprégna mon esprit, du moins ma tournure
d’esprit, d’un ensemble d’images vivaces dans lesquelles beatnik reflétait
mystique. Ce n’est qu’environ douze ans plus tard que j’ai mis des noms, des
ouvrages et des visages sur ces premières impressions : KEROUAC, SNYDER,
GINSBERG, LEARY, Alan WATTS, etc. Mais, en tant qu’images mentales, ils étaient déjà bien là alors que j’avais à peine 16-17 ans.


    Mes dix-huit mois de Service Militaire achevés, je pus me documenter un peu plus sur
le Yoga et sur les Chercheurs de Vérité. Deux livres illustrent assez bien ces tendances : d’une part, Les puissances du dedans, de Michel RANDOM, qui évoque les figures de René
DAUMAL, Luc DIETRICH, GURDJIEFF, LANZA del VASTO et son Pèlerinage aux
sources,
ainsi que Lavastine, etc. D’autre part, Le fil du rasoir de Graham GREEN. C’est un roman dont le héros est un fils de bonne famille qui renonce à tout, y compris sa belle fiancée, pour partir en Inde se faire sadhu. En France, tous les enfants de la guerre qui se tournèrent vers l’Orient, et les « mystiques orientales », furent d’abord initiés par ce que je
viens d’évoquer.

    L’influence ambiguë de la lecture de ce Pèlerinage aux Sources est
qu’elle me conforta dans l’idée que la religion doit être une expérience
directe du divin et que du pèlerinage à l’errance il n’y a qu’un pas, mais
qu’elle me maintint aussi dans le Christianisme, un Christianisme devenu
acceptable : LANZA pratiquait le yoga bien qu'il était on ne peut plus chrétien, mais vivait près de la nature - était  un « écologiste » avant l’heure.


    Six mois, je fis une tentative pour devenir moine cistercien. Et, je
me suis attaché à cette voie là bien plus longtemps, tout en entrant « en
analyse ». Ce qui était l’effet, au fond, attendu. Et, je me souviens encore de ce
jour fameux à ma mémoire, où, à peine m’étais-je allongé sur le divan que
mon psychanalyste, d’un ton presque solennel me déclare : « Monsieur, nous avons résolu la question sexuelle ; ça fonctionne bien. Nous sommes également sortis des jupes de la mère ; mais, il vous reste à sortir des jupes de notre Sainte Mère l’Eglise... »
    Ce qui fut bientôt fait.

    Je ne viens d’exposer que superficiellement l’historique de ma névrose
religieuse, car il me semble assez évident que l’Intuition mystique ne peut
naître que d’une Répression sexuelle ou sociale. Sans trop s’avancer sur les
plats de bandes de la psychanalyse, on peut dire que le dogmatisme
s’accompagne souvent d’une détresse sexuelle. Ma cure psychanalytique résolue ces problèmes et je pus, assez rapidement, passer aux « travaux pratiques ». En fait, je fus si bien décomplexé que j’appréciais et continue de savourer autant philia et agapé qu’eros, en fait toutes les nuances des teintes du spectre de l’Amour.

 

   Ayant quitté l’Eglise, il me fallait cependant trouver un autre cadre
mental dans lequel je puisse me sentir à l’aise afin de poursuivre ma
Quête.
    Avec tout le panthéon de l’Olympe, celui des Purana de l’Inde ou du
taoïsme chinois, je n’avais que l’embarras du choix.

    Mon amour se porta d’abord vers Radha-Khrisna, le couple divin.
Rétrospectivement, j’explique cet attrait presque naturel en ce que ce sont
des « personnes » (tout comme le Christ est une « personne »). Ils constituaient
une transition obligée entre la « répression sexuelle », dont je portais
encore quelques stigmates et la « métaphysique du Sexe ».
    Au plan sensitif, les choses me furent facilitées par la mode du moment.
Peut-être vous en souvenez-vous ; cette secte dite « les khrisnas », qui
allaient par les rues en tapant du tambour et chantant « Hare, hare, Khrisna. »
    Vint ensuite un autre couple, plus difficile d’accès à la psychologie
occidentale : Shiva étendu, nu et mort que sa Shakti vient éveiller, mettant
son sexe en érection afin qu’il puisse danser, actionner la Roue cosmique et
répandre sa semence — dont naissent les plantes, les métaux et les pierres
précieuses.
    Je découvris après le Dieu Ganesha, le dieu mi-homme, mi-éléphant,
protecteur des artistes et des écrivains.

    Enfin, je fis la rencontre du principe du yoni-lingua et j’entendis le
 « Om mani padmé », qui, en clair, signifie : « le pénis dans la vulve ».
    Je précise au passage que les mystiques médiévaux utilisaient le verbe
copulare et ses déclinaisons pour désigner l’union mystique à Dieu. Quant
aux féministes qui d’aventure en viendraient à lire ces lignes, je voudrais
leur rappeler que « l’abaissement de la femme » n’est apparu qu’avec le
puritanisme petit bourgeois.

    Le dernier Dieu que j’en suis venu à vénérer est Guan-Yin,
la déesse proprement chinoise (et non pas ce moustachu d’Avalokiteshvara, du
Bouddhisme). Le début de ma dévotion à Guan-she Yin – « Celle qui écoute les
plaintes du monde » -, ne se fit pas sans quelques réticences au départ…

    Deux éléments font qu’Elle sera sans doute le dernier de mes dieux - LA
Dieu (1). Le premier élément est l’iconographie ancienne, qui la représente nue
pieds et ce ne sont pas des pieds de madone éthérée, mais des pieds larges
et puissants, des pieds de paysan ou de marin. Le second élément est que le culte rendu à Guan-Yin, assez variable d’une région à l’autre, correspond à celui de mon enfance bretonne pour Sainte Anne et, qu’ainsi, la boucle de mon errance est achevée.

 

 

    Nous naissons avec un cerveau qui a cette double capacité première :
la perception et l’aperception. A peine nos yeux s’ouvrent-ils que les déjà vivants entendent bien indiquer ce que nous percevons. On dit que ceci est « laid », que cela est « le beau, le bien et le vrai »… Quelle beauté ? Quel bien ? Quel vrai ?

    … La rondeur du sein, dont le centre rougeoyant est pourvoyeur de
nourriture. Ainsi naît le Désir. Dès la naissance, nous allons au-devant du monde
avec le Désir. Désir d’abord de nourrir notre existence — et puis notre
parution au monde, telle la dernière photo de « moi » dans un magazine branché.

    Avez-vous remarqué que tous les symboles de plénitude sont circulaires —
des rosaces de nos cathédrales au cercle zen symbolisant l’absolu ? Des
seins ! Nous vivons au centre de seins : celui de notre planète, celui de
notre système solaire, etc. Nous voudrions en connaître le Centre, tout comme une mamelle serait insipide sans le téton central pourvoyeur de nourriture.

    Et, à la mort, que faisons-nous sinon retourner au sein de notre
Terre-Mère – à moins que nous ne choisissions le brasier de la crémation, dont les
flammes se nourrissent de bois qui se sont eux-mêmes nourris de la Terre et qui s’élèvent ainsi vers le ciel sous forme de fumée ?

 

 

 

 

 

______________

 

1 A ce propos, je ne puis m’empêcher de rappeler cette blague américaine qu’apprécia Alan WATTS : « c’est le premier astronaute, de retour de l’espace, à qui l’on demande s’il a vu Dieu. Bien sûr ! — Comment est-Il ? — Elle est noire ! »

 

 

 

D. R. Olivier Gherrak
 
 
 
Nota : bibliographie de Pierre Lhermite
 

. Alan Watts, taoïste d'Occident, La Table Ronde, 1983.

. Chanxué, études sur Alan Watts et le Chan/Zen, Paréiasaure Ed., 2002.

. Approches du Chan originel, commentaires du Xin Xin Ming, (préface et traduction de Daniel Giraud) Paréiasaure Ed., 2002.

 

Préfaces :

. Watts Alan, Deux essais d'expérience spirituelle, La Harpe d'Eole, 1988.

. Sénéchaud Dany, La vie est une partie d'échecs, La Libre Case, 2002.



19/01/2013
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