le Bouquinoire, blog littéraire

Philidor au féminin avec Lucie Delarue-Mardrus

 

Eléments d'Histoire culturelle du jeu / 2

 

 

Philidor au féminin avec Lucie Delarue-Mardrus

 

 

  Comme on cite souvent les deux poèmes de Delarue-Mardrus (1874-1945) sur les échecs j'ai tenté de voir quels pouvaient être ses attachements au milieu des joueurs d'échecs (elle participa une fois au championnat de France féminin). Dans ce sens, j'ai retrouvé des passages de livres où elle parle du jeu ainsi que des articles de presse d'époque.

 

  Lucie Delarue-Mardrus évoque la pratique du jeu d'échecs comme une conquête d'espace de liberté comme d'autres possibles pour les femmes.

  Un article dans la presse d'époque sous sa plume est savoureux, titrant « L'Empire de la dame » (L'Intransigeant, 7 juin 1928) : « (…) ce jeu est celui des femmes – et des femmes modernes – ce n'est pas difficile à démontrer. En deux mots : les blancs et les noirs, rangés l'un en face de l'autre, se font la guerre. Il s'agit de tuer le roi adverse comme l'indique le cri du gagnant : échec et mat, venu du persan ou de l'arabe : « El cheikh mat », c'est-à-dire le chef est mort ». Et après avoir pris soin de résumer la marche de chacune des pièces, le rôle de la Reine est une fois de plus relevé : « (…) Cependant (voici ce qui intéresse les femmes) la reine, qu'on nomme plus simplement la dame, réunissant à elle seule les pouvoirs du roi, des fous, des tours, et des pions, la reine a le droit de circuler et de prendre partout et dans tous les sens, ce qui fait que le vrai chef des troupes, le vrai maître du royaume échiquéen, c'est elle. Certes, si les échecs, tels qu'on les pratique actuellement, n'existaient pas, le féminisme les eût inventés. Et pourtant, c'est au bridge et au majong que l'on joue dans nos salons ! »

  La poétesse file la métaphore, usant d'items connus : « Pas de hasard, pas de mystère. Le joueur ne doit compter que sur lui-même. Il a la responsabilité de sa chance ». Une formulation pertinente au sujet du hasard dans ce jeu. Madame de Sévigné écrivait déjà : « Le jeu d’échecs est le plus beau et le plus raisonnable des jeux. Le hasard n’y a point de part ».

  Citons encore Lucie Delarue-Mardrus : « Les échecs ont ceci d'admirable que les mazettes s'y amusent autant que les grands champions. On peut même affirmer que les débutants y goûtent un plaisir que les pauvres grands champions ne connaissent plus (...) ». Le champion Arnous de Rivière (1830-1905) ne disait pas autre chose : « Une des beautés des échecs consiste en ce que deux commençants de même force portent au jeu autant d’intérêt que s’ilsétaient initiés à ses mystères. Et même leur plaisir est peut-être plus complet que celui qu’éprouvent de très bons amateurs qui, ayant surmonté les difficultés, ne trouvent plus d’antagonistes pour lutter avec eux, et qui, engageant leur réputation à chaque partie, souffrent davantage du moindre revers ».

 Et cette fois, frôlant à dessein la caricature, Delarue-Mardrus continue :

« C'est son énergie, sa malice, sa rouerie, voire sa rosserie qui le feront gagner. Grande école d'arrivisme. Bluff. Férocité. Intelligence. Prévoyance. Les pièces les plus aristocratiques ont à redouter avant tout le syndicat des pions. Par ailleurs, un pion plus audacieux que les autres peut arriver à dame avec de la patience et de la roublardise, ce qui est proprement l'aventure des nouveaux riches ». Énergie... intelligence... prévoyance, qualificatifs rappelant l'approche de Benjamin Franklin dans sa Morale des échecs (1783) : « le jeu d'échecs fait naître et fortifie en nous plusieurs qualités précieuses dans le cours de l'existence, telles que la prévoyance, la circonspection, la prudence et la persévérance ». Bluff... rouerie... roublardise, comme témoignage d'une pratique ludique empreinte d'amateurisme qui confine ici à la caricature : l'intuition selon son pendant primaire et tacticien, plutôt que la logique et la planification à moyen et long termes quant à la conduite de la partie d'échecs. Lucie Delarue-Mardrus participe aux championnats de France féminins, en 1927, sans pour autant parvenir au tableau final.

  Au total, pareilles assertions semblent proches de la propagande bien qu'elle s'en défende un peu plus tard (Cahiers de L'Échiquier Français, n° 14, 1928) : « Je regrette de n’être pas féministe. Je dirais à mes soeurs qui rêvent de gouverner un jour : “Continuez à jouer aux échecs comme vous y jouez, mesdames. Vous ne trouverez jamais meilleure école pour vous préparer aux combats politiques” ».

  « Joueuse fervente » comme elle se définit encore, elle revendique donc une ardente défense du Noble Jeu : « Jouons aux échecs ! Depuis la guerre de Troie, les humains se sont attachés à ce noble et cruel passe-temps. Jouons-y comme y jouaient Périclès, Charlemagne, Napoléon... et le doux Alfred de Musset. Jouons-y assidûment dans toute l'Europe – et jouons plus et mieux que toute l'Europe à cette petite guerre, nous qui avons su gagner la grande ».

 

  Maintenant c'est un autre extrait particulièrement savoureux que nous exhumons, tiré de Embellissez-vous !; un ouvrage écrit par une femme pour d’autres femmes, où Lucie Delarue-Mardrus prodigue ses règles de beauté, enseigne les recettes de bonne humeur quotidienne et éventuellement d'éternelle jeunesse :

 

  « Une autre image (...). La vie est, comme dans le magnifique poème de Jean Dars, une partie d'échecs que nous faisons avec la mort. Nous savons bien qu'elle finira fatalement par nous gagner. Mais, pour que la partie soit intéressante et belle, il faut nous défendre le plus longtemps et le plus élégamment possible.

Si nous ne savons pas jouer, le moindre coup du berger suffira pour nous faire échec et mat. Notre intérêt est donc de connaître à fond la stratégie de l'échiquier. Si quelqu'un nous propose de nous enseigner les savantes roueries du jeu de Philidor, allons-nous refuser la leçon ?

L'ouvrage que voici n'est pas autre chose qu'un traité de Philidor à l'usage du jeu féminin. » [1]

[Embellissez-vous ! Les Éditions de France, Paris, 1926, pp. 150-151]

 

 

Dany Sénéchaud

Extrait du texte partiellement paru :

« Caïssa la belle. Quand Lucie Delarue-Mardrus s'adonnait aux Echecs »

in Lettre d'informations de l'Association des Amis de Lucie Delarue-Mardrus, n° 6, 2012

 

 

 

Lire l'étude complète (12 pages) :

D. Sénéchaud, « La vie est une partie d'échecs » (le jeu d'échecs en 300 citations du monde entier) ; édition augmentée de « Eléments d'histoire culturelle du jeu » (6 courtes études). La Libre Case, Poitiers, janvier 2013. 159 pages.

Commande auprès de l'auteur : dsenechaud(at)free.fr

 

 

 

__________

 

[1] A 22 ans, Philidor rédigeait (en partie au Pays-Bas et en Allemagne) l'Analyze des Échecs, contenant une Nouvelle Méthode pour apprendre en peu de temps à se perfectionner dans ce Noble Jeu (publication l'année suivante, 1749, à Londres... Avec pas moins de 66 éditions de l’Analyze… de 1749 à 1871).

 

 

 

 

Lucie Delarue-Mardrus



02/09/2012
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